LES CONSTRUCTIONS HALLUCINÉES

SEBASTIÁN SARTI

L’illusion d’un espace sans cesse renouvelé, inquiétant et familier, préside aux créations de Sebastián Sarti Canals. Ses « Constructions hallucinées » (un titre emprunté à Lovecraft et à son roman At the mountains of sadness) sont élaborées à partir d’une technique de dessin automatique, sans ébauche, suivant sur une perspective non euclidienne. Des constructions semblent s’ériger compulsivement et se poursuivre à partir d’elles-mêmes, ouvertes et sans limites, dans des situations où la géométrie euclidienne se trouve prise en défaut ; tour à tour monolithiques, coniques, pyramidales ou cylindriques, elles se lient pour former un cosmos sans commencement ni fin, dotées de miroirs qui renvoient à l’infini des reflets de lumière comme autant d’allusions à Ninive, Babylone ou au futur. «L’observation nous apprend avec une grande certitude que l’espace réel est non pas infini, mais illimité». Ce postulat du mathématicien allemand Bernhard Riemann pourrait être l’axiome de ces constructions hallucinées et complexes, où la monumentalité des formes est contrebalancée par l’infime et l’irrégulier. En attestent ces socles sur lesquels reposent les structures, qui figurent ici un ciel renversé ou là de nouvelles constellations : rien ne se ferme, l’anomalie devient la norme.

Si le spectateur voit son rapport à l’espace architectural, régi par la géométrie, complètement mis en branle, quelque chose semble lui suggérer que ces lieux de vie lui sont familiers, faisant de l’inexploré un énorme champ de recherche et de désir vers l’espace domestique, le « chez soi ». Chaque construction, aussi monumentale soit-elle, semble douée de conscience. Dans les entrailles des constructions, l’impossible pavage des plans regorge d’une écriture riche de sens : à la pointe sèche ou au rouleau d’encre, des sillons vermiculaires, des pointillés, des cannelures ou autres entailles dévoilent à la rétine la possibilité de mondes-gigognes, l’existence d’un tableau dans le tableau fait d’éléments de vie quotidienne.

Face à ces dessins, une animation en rotoscopie met en scène un animal en mouvement, pris dans une errance indéfinie. Libre au spectateur de le faire entrer dans un des décors impossibles et le faire sortir de cette perpétuelle lévitation. Car, comme lui, à la recherche de l’espace domestique, il tente de trouver sa singularité pour ne pas se démultiplier, faire de l’errance et l’aliénation un espace de réflexion, se comporter dans la réalité comme un satellite à la dérive d’un tout. 

Sebastián Sarti est un artiste guatémaltèque qui vit aujourd’hui à Marseille, où sa pratique du dessin s’est affinée selon diverses influences : vieux livres de botanique, images en noir et blanc, bandes dessinées, mangas, livres d’architecture, photos et illustrations des découvertes archéologiques sur l’Amérique avant Christophe Colomb – il est particulièrement marqué par la figure de Balam, le dieu Jaguar, qu’il décline en série. Dans ses œuvres, des personnages protéiformes émergent au milieu des paysages urbains, les masques précolombiens s’ornent et fusionnent avec des symboles modernes … Interrogeant les sociétés, les liens entre les gens et ce qui les conditionnent, il propose une œuvre de dessin contemporain en constante évolution technique et stylistique. Avec près de 10 ans d’expérience dans la production et la réalisation de documentaires orientés vers le champ des études sociales, il a commencé en 2015 à explorer de nouvelles formes d’expression visuelle avec le film Animation Motion Drawing (Exposition Ren Hang, Atelier 72, 2015). En 2017, il s’éloigne du papier afin de se concentrer sur la vidéo-macro expérimentale et la dynamique des matières. Selon l’artiste, bien que le support d’expression change, la pratique du dessin demeure : la production vidéo n’est abordée que comme extension de son exploration du dessin.

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Exposition à L’Arca delle lingue du 25 septembre au 16 octobre 2020 Vernissage vendredi 25 septembre 2020 à 19h